Le principe de restitution confirmé par le rapport, quels enjeux pour les africains?

Moins d’un an après cette proposition de Ouagadougou, la commission bicéphale Savoy / Sarr a rendu son rapport, le 23 Novembre 2018.
Ce rapport a eu l’effet d’une bombe qui a bousculé le monde de l’art en France en particulier et en Europe en générale. Mais il a également semble-t-il réveillé une partie de l’Afrique qui s’était résolue à accepter cet état de fait colonial et qui se réveille aujourd’hui avec cet héritage sous les appels d’un notaire inattendu en la personne de Mr Macron et surtout avec un héritage qu’elle n’espérait plus et dont l’inventaire des biens se révèle être l’étape obligatoire non pas comme condition préalable à l’acceptation de l’héritage mais plutôt à l’évaluation du volume des biens qui rentreraient dans ce périmètre de restitution. En effet certains experts affirment que 80 à 90% du patrimoine artistique africain de cette période demeurent en dehors du continent africain.

Du côté de la France, certains ont voulu faire prévaloir des arguments de droit pour prêcher l’inaliénabilité des biens de musées. On peut naturellement leur opposer l’argument que ce qui a été fait par la loi peut être défait par la loi d’autant plus que les fondements de colons et de vainqueurs qui ont pu étayer voire justifier ces lois ne sont plus d’actualités aujourd’hui. La mondialisation avec ces accords bilatéraux et le retour des valeurs de justice (rendre aux africains ce qui leur a été illégalement subtilisé) et d’égalité sont des marqueurs qui illuminent la route vers cette restitution. Si nous voulons construire un futur ensemble avec l’Afrique, il nous faut marcher ensemble d’égal à égal. La reconnaissance de l’identité africaine, de son art, de sa place dans la culture universelle et la restitution de son patrimoine font partie de ces actes fondateurs.

Une Dame française était interviewée par la BBC à la sortie du musée de Quai Branly : « Madame vous venez de visiter le musée, vous avez vu le trône du Roi Guezzo, quels sont vos impressions ?
Elle répondit « Le travail est d’une finesse remarquable, l’objet est magnifique !»

« Ces objets vont repartir d’où ils viennent, c’est-à-dire en Afrique, qu’en pensez-vous ? »
« je suis très déçue car il faudra prendre un billet d’avion pour aller voir ces œuvres alors qu’aujourd’hui, je les ai à portée d’un ticket de métro… ».

Il n’est pas question ici de dépouiller les musées européens, mais de repenser une nouvelle façon de partager et de jouir de ce patrimoine universel des deux côtés de l’océan.
Quand on aime l’art africain, on va également apprécier de le rencontrer sur les terres qui l’ont vu naitre. En l’espèce, l’Afrique ne se contente plus de déclaration sans action. Cette Afrique qui avec ses mamelles a nourri toutes les grandes puissances de ce monde, réclame simplement justice et considération. C’est pourquoi nous militons pour que des musées privés sur l’art Africain qui étaient jusqu’ici en Europe puissent s’implanter dans les grandes capitales africaines. Ils vont y trouver une terre fertile et riche et un soleil généreux favorisant leur floraison et épanouissement.
Du côté de l’Afrique, ce rapport a suscité beaucoup d’enthousiasmes et en même temps posé des questions :
Serons-nous capables de recevoir ces œuvres dans de bonnes conditions ?
Serons-nous capables d’assurer leur sécurité pour éviter de les perdre une deuxième fois comme le redoute l’artiste plasticien Béninois Romuald HAZOUME ?
Que faisons-nous pour accueillir ces œuvres ?
Que devons-nous faire pour être prêts au moment venu ?
Allons-nous profiter enfin de cette manne économique que représente le tourisme culturel ?

Nous allons ici essayer d’apporter notre contribution afin d’éclairer ceux qui à juste titre doutent.
L’Afrique est bien capable de recevoir dans les normes les plus modernes les œuvres qui lui seront destinées. Les conditions structurelles sont remplies dans beaucoup d’Etats africains. Il existe en Afrique plus de 500 musées. Cela fait longtemps que les africains ont compris qu’ils devraient faire du développement culturel un des maillons du développement de leurs pays. La construction des musées plus récemment au Bénin, au Sénégal et Mali en est la preuve appliquant à la lettre cette définition du mot : « musée » :

Un musée est une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement ouvert au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation. » – Icom Museum.
Vous avez sans doute entendu parler des musées béninois tels que le musée régional de Natitingou, le musée Kaba de la Résistance, le musée da Silva, le musée Homme de Porto-Novo, le musée historique d’Abomey, le musée régional de Kinkinhoué, le musée d’histoire de Ouidah, La fondation Zinsous…,
En Côte d’Ivoire, vous trouverez le Musée des civilisations. Créé en 1942 par le gouverneur d’alors, Hubert Deschamps, le musée des civilisations de la Côte… La liste est longue. Cf. (liste des musées en Afrique, Wikipédia).

Les structures pour exposer et conserver le patrimoine existaient en Afrique bien avant l’arrivée des colons et ont continué à se déployer après, même si aujourd’hui la question se pose si cette reproduction du modèle muséal occidental répond effectivement au besoin du peuple et du patrimoine africain.

Par ailleurs, notre analyse sur ce chapitre serait incomplète si nous ne reconnaissions pas les larmes aux yeux que certains pays africains ont depuis plusieurs années laissé dépérir leur propre patrimoine culturel et ce de façon dramatique. Il est temps de sonner le clairon du réveil et de se remettre au travail. Il ne s’agit pas pour ces pays de rejoindre hypocritement la file des pays comme le Bénin, le Sénégal, et le Mali sans faire l’inventaire de leurs lacunes en matière de développement culturel. Dans beaucoup de capitales en Afrique, il manque de bibliothèques, de salles de cinéma, de musées, ou bien quand ils existent, ils sont dans un état de délabrement tel qu’ils laissent place aux doutes sur l’avenir même de ces structures.
En outre ici on parle des œuvres d’art post-colonisation, pourtant la production de l’art africain ne s’est jamais arrêtée. Gouvernants africains que faites-vous de vos œuvres dites modernes ?
que faites-vous de vos artistes contemporains ?
Que faites-vous pour la formation culturelle de votre peuple ?
Quelle est la place de la culture dans votre pays ?

Folklore, contes et rites d’Afrique tendent depuis plusieurs décennies à s’évanouir sans laisser de traces, il ne faut pas se résigner. Le développement d’un pays ne passe pas seulement par la construction des routes, des villes mais aussi par la construction de son esprit, de l’esprit de son peuple.
Nous croyons qu’il est possible d’agir sur deux niveaux : un premier niveau national et un deuxième niveau international :
Au niveau de chaque Pays:

1. Nous invitons les gouvernants africains à prendre la dimension de cet évènement en mettant en place des actions conséquentes pour remonter des structures afin d’accueillir ces œuvres. C’est l’occasion de mener une grande réflexion sur la place de la culture dans nos pays. Création des centres de formation sur la culture africaine, ré écriture des chapitres de notre histoire africaine afin de sensibiliser la nouvelle génération à la richesse culturelle de l’Afrique et donc à sa contribution à la culture universelle ; aides aux initiatives privées de création de musées exemple les fondations…

2. Procéder à un inventaire des biens culturels dans chaque pays afin d’avoir un répertoire exhaustif. Faire des lois qui protègent les droits des artistes et qui permettent leur épanouissement.

3. Raisonner au minimum à l’échelle régionale et non uniquement national. Le peuple Kongo par exemple concerne une population du RDC, de la République du Congo, de l’Angola et du Gabon. Il fait sens donc de penser à la création des musées régionaux avec la participation de tous ces pays. Un musée d’Afrique Centrale, un centre de formation sur l’art de l’Afrique Centrale…sont autant de pistes.

Au niveau International :
1. L’Union Africaine pourrait promulguer des lois qui rendraient incessibles, inaliénables les biens qui feront l’objet de restitution. Le grand intérêt de l’inventaire que nous demandons à la France, tient au fait qu’une fois les œuvres répertoriées, elles pourront ainsi être frappées d’une incessibilité dans le monde afin de mitiger les risques de pillages ultérieures des musées.

2. Ces Œuvres d’art sont aujourd’hui un patrimoine universel. Les notions de partage et de transmission trouvent ici tout leur sens. Organiser les mouvements des œuvres tant entre les musées Africains qu’avec le reste du monde (Branly, le Louvres, Tervuren…).

3. On parle de libre circulation des hommes en Afrique ? faisons-le ! et en même temps donnons un passeport Africains aux œuvres d’art en respectant en la matière les règles de conservation, de sécurité et de déplacement. En parlant d’Afrique nous comprenons bien entendu également l’Afrique Anglophone !

Si Monsieur Macron rentre dans l’histoire de la relation France-Afrique par la grande porte grâce à cette déclaration de Ouagadougou, contrairement à d’autres illustres représentants de la France, il est claire qu’une ligne sera désormais visible entre l’avant et l’après cette déclaration au niveau tant de la culture africaine et de la relation entre les africains et leur art que dans celle entre les africains et les occidentaux à propos de l’art africain. L’art africain tourné inexorablement vers le crépuscule depuis des siècles par ceux qui ont écrits les livres d’histoire devrait regarder dorénavant vers l’Orient où le lever du soleil semble révéler plein de promesses.
En outre, la restitution permettra également aux africains de réécrire l’histoire de ces œuvres et ipso facto de réécrire leur propre histoire.

Le rapport sur la restitution des œuvres aux africains est sans doute un grand pas que nous devons saluer. En même temps, nous recommandons de la prudence car présenter un rapport ne présume pas de son acceptation totale ou partielle d’autant plus qu’il reste l’incertitude des voies parlementaires françaises éventuelles à enclencher.
Par conséquent, gardons-nous de tout triomphalisme car tant de rapports ont accouché en définitive de peu. La décision rapide, presque par surprise, – certainement pré méditée – juste au lendemain de la publication du rapport SAVOY/ SARR du Président Macron de restituer 26 œuvres au Bénin, loin de nous rassurer vient plutôt conforter notre appel à la vigilance. Quand on pense qu’il reste encore des milliers d’œuvres du Bénin dans les musées en France, Il ne faut pas que ce soit un nuage de fumée qui nous dérouterait du plan magistralement tracé par les deux rapporteurs.
A ce niveau nous souhaitons dire quelques mots sur les « Objets d’art » en eux-mêmes.
En effet, il est connu que ces objets sont considérés comme objets d’art suivant la terminologie occidentale. Pour les africains beaucoup de ces objets étaient des objets cultuels qui auraient donc subi une désacralisation forcée par le fait qu’ils étaient traités par les profanes détenteurs comme de simples, « vulgaires » objets artistiques.
Par conséquent nous pensons que pour ces objets d’art sacrés une cérémonie, ou des rites de re-sacralisation seraient certainement indispensables. Cette question laisse entrevoir une interrogation plus gênante : Nous, nouvelle génération africaine sommes-nous au faîte de notre histoire culturelle et religieuse ?
Nous devons accepter d’y travailler!

En conclusion, on retiendra que la restitution des œuvres d’art aux africains est un diamant à plusieurs facettes. Sous fond d’une nouvelle éthique relationnelle entre La France et L’Afrique, sa mise en œuvre est multidimensionnelle. Elle passe par le retour des œuvres, la mise en place des contrats de partage des œuvres avec les autres musées, le partage des œuvres entre africains et la mise en place des lois protégeant ces œuvres de tout trafic mercantile. Mais dans tous les cas elle va amener les africains à prendre à bras le corps l’histoire de leur patrimoine culturel ; non pas de façon dispersée et individuelle comme actuellement mais en parlant, étudiant et réfléchissant tous ensembles.
La restitution des œuvres d’art, une manne économique pour un tourisme culturel en Afrique ?
Oui, mais à condition de répondre au pré requis de l’industrie touristique (constructions des hôtels, offre de transports, construction et restauration des musées afin de présenter une offre riche et diversifiée.

Il faut noter qu’une ville comme Paris offre plusieurs musées et plusieurs activités culturelles pour attirer autant de touristes.
« Tu peux demander à ton Dieu de bénir ton travail pas de le faire à ta place ! » En effet, ces objets d’art ont beau être chargés d’un capital ésotérique et pour certain d’une puissance occulte très forte, ils ne pourront pas changer par miracle nos lacunes actuelles sans travail.
« Quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console », cette citation de Talleyrand n’a pas lieu ici. Les africains doivent tous faire des progrès même ceux qui sont bien avancés ; car les enjeux ne sont pas à l’échelle des nations mais plutôt continentale et même mondiale.

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Par Christian Kader KEITA