L’ART AFRICAIN ET LA PROBLEMATIQUE DU RETOUR DES OEUVRES

 

 

On entend une rumeur qui devient de plus en plus une clameur : l’Afrique revendique le retour de ses œuvres prises pendant la colonisation et exposées dans les musées en occident sans contrepartie ni partenariat.
Pour moi tout commence par cette petite histoire racontée et vécue par Serge Guezo, un descendant du roi d’Abomey, le roi Guezo. Serge est très impliqué dans la promotion de l’art africain partout dans le monde et avec des moyens très modestes il essaie de monter une fondation afin de garantir la préservation de cet art dans son pays en particulier et de l’art africain en général.
L’histoire est la suivante : Un dimanche légèrement brumeux à Paris, il décide de faire découvrir le Musée du Quai Branly à sa fille. Passage à la caisse, tickets en mains, après quelques pas, les voilà plongés dans l’histoire et la civilisation africaine. Ils arrivent devant le trône du Roi d’Abomey. Serge montre à sa petite-fille le trône. Il s’en suit un dialogue ; Serge : « voici le siège de mon arrière, arrière grand Père qui était le Roi d’Abomey ». Sa fille : « comment est-il arrivé ici papa ? », « par Bateau certainement » répond Serge. « Alors pourquoi doit on payer pour voir le siège de notre propre parent ?» Ceci est une confirmation : une grande partie de l’art africain a été arrachée aux peuples d’Afrique par des colons pour se retrouver tantôt dans des musées tantôt chez des riches collectionneurs ; privant ainsi les africains de la possibilité de connaître et de tirer profit d’une grande et bonne partie de leur culture.
L’art africain est à la mode, Je dirais même – avec un clin d’œil ironique, l’Afrique de l’art est bien partie ! En effet l’art africain a plutôt le vent en poupe même si ici et là on trouve encore quelques propos condescendants de certains occidentaux. On entend parler de l’art primitif, de l’art primaire…. Comme si les africains avaient attendu la colonisation pour prendre conscience de la richesse de leur art et comme s ’il y avait encore besoin de rappeler cette vérité historique irréfutable : l’art africain a pré existé à l’esclavage et à fortiori à la colonisation.
L’Afrique est multiple et diverse, l’art africain est multiple et divers aussi même si on trouve certaines empreintes communes à certaines œuvres malgré des kilomètres de distance qui séparent les tribus. Un masque africain porte souvent un capital culturel, social et très souvent cultuel. Ce qui veut dire que soustraire une œuvre d’art, un masque une tribu de l’Afrique revient à lui prendre non seulement une partie de son patrimoine culturel mais plus encore un objet cristallisant toute sa spiritualité. C’est un acte dont les conséquences peuvent être le déracinement de tout un peuple allant jusqu’aux errements. S’approprier par la suite au fil des ans ces œuvres, en faire un objet de commerce et une source d’enrichissement est une circonstance qui aggrave la misère dans laquelle se trouve tous ceux qui s’intéressent à ce sujet.
Demander le retour des œuvres d’art en Afrique constitue une des étapes essentielles pour la reconstitution d’une mémoire historique de tout un peuple et gommer ainsi un des méfaits dévastateurs de la colonisation. Reprend ce qui est à toi, retrouve qui tu es, retrouve d’où tu viens et tu sauras ou tu dois aller. Redonner sa fierté à tout un peuple, lui permettre de retrouver ainsi sa place à côté d’autres peuples, fier de sa culture et fier de son histoire qu’il peut enfin maintenant écrire de ses propres mains. Voici un des objectifs de cette demande de retour. Un arbre quel que soit sa grandeur tient grâce à la profondeur et l’épaisseur de ses racines. La culture africaine est la racine de tout le peuple africain
Comment l’Afrique peut-elle récupérer ces œuvres alors que les pays qui détiennent ces œuvres en font leurs ? Juridiquement il n’est pas aisé maintenant de réclamer ces œuvres. En guise de rappel : en droit français en matière de meuble possession vaut titre. La question demeure. Elle est multi dimensionnelle, politique, historique économique et culturelle : L’Afrique a-t-elle les moyens d’avoir gain de cause dans cette discussion ?
L’Afrique a besoin de s’unir pour parler d’une seule voix. La problématique étant commune à tous les anciens pays colonisés, la solution devrait être aussi commune. Les institutions africaines (UA) avec le support des institutions mondiales tel que l’UNESCO, la Francophonie (pourquoi pas) devrons porter cette revendication. A ce stade force est de constater que nous sommes très loin d’atteindre cet objectif. Seul un pays se détache du lot : Le Bénin.
Ceux qui continuent à penser que compte tenu de la situation économique de nombreux pays africains, les préoccupations économiques sont à prioriser au détriment des questions d’art et de culture se trompent. L’homme ne vit pas que du pain. Ceci est encore plus vrai de nos jours où l’art africain longtemps décrié, échangé sous le manteau entre certains initiés connaît un essor impressionnant et devient objet de spéculation financière dans les plus grandes places du monde.
Agir par le biais des associations. Plusieurs associations à travers le monde (tel que le CRAN sous la présidence de Louis-Georges Tin en France) portent haut cette revendication. En outre d’objections liées à la légitimité juridique de porter cette cause (seuls les ayants droits directes peuvent y prétendre et se voir remettre le cas échéant ces œuvres), ces associations doivent également affronter la résistance politique des pays détenteurs. Les actions menées par ces associations permettent surtout de sensibiliser le monde au droit des africains de récupérer ce qui leur ont été injustement pris. Il est clair que les moyens financiers très limités dont disposent ces associations sont un frein à toutes les actions d’envergure mondiale pourtant nécessaire pour faire pencher la balance du côté des victimes.
Agir par le biais de certaines fondations dirigées par des mécènes fortunés et de surcroit africains. C’est le cas de personnalités comme Sindika Dokolo.
En effet l’action publique étant totalement démissionnaire, ces mécènes peuvent en effet constituer une alternative et un levier important en rachetant partout où c’est possible les œuvres africaines sur les marchés. En recherchant grâce à une réelle connaissance historique de l’art africain – selon les régions, les tribus, les périodes…- à regrouper les œuvres de façon homogène afin de consolider l’histoire et la valeur patrimoniale des œuvres. A financer les musées en Afrique même et faire partager au peuple la jouissance de ces œuvres.
Vaste entreprise ! mais pas sûr qu’elle garantisse rapidement une récupération de la totalité des œuvres prises depuis des siècles. Il nous faudra beaucoup de « Sindika » et ce pendant tout un siècle au moins tant les œuvres sont dispersées à travers le monde et les marchés ! Pourtant il est clair qu’il y a des précédents qui nous éclairent. Depuis la restitution aux juifs de certaines œuvres prises par les Nazis en passant par les revendications à la France qui ont abouti à la restitution à l’Egypte des cinq fragments de fresques issus du tombeau d'un dignitaire de la XVIIIe dynastie (1550-1290 avant J.-C.), inhumé dans la Vallée des Rois, près de Louxor, jusqu’à la restitution par J. Chirac au Mali d’une statuette volée lors d’un transfert au musée de Bamako. L’espoir est permis et le actions sont urgentes et nécessaires !
A ce stade nous souhaitons donner quelques points de repère :
1° Nous ne sommes pas partisans d’une confrontation conflictuelle avec les détenteurs actuels mais nous croyons à l‘efficacité d’un dialogue franc avec les Etats qui détiennent les œuvres afin d’arriver à des compromis « win-win ». Nous avons conscience qu’il y a plusieurs mode d’acquisition : par vol, rachat sur les marchés, pillage suite guerres coloniales, prises dans les fouilles illégales… Considérant que l’art est une valeur universelle, l’Afrique doit prendre sa part dans la conservation et le développement du patrimoine culturel universel. En cette ère de mondialisation, où nous voyons nos artistes exposés partout dans les grands musées, les africains dans cette revendication doivent garder en tête l’idée du partage du savoir. Le financement ou le transfert de certains musées d’art africain de l’Europe vers l’Afrique est une des solutions qui permettraient à la jeunesse africaine de profiter également des œuvres de leurs ancêtres. Précisant que ce dialogue doit associer les acteurs suivants : les juristes, les associations, les ayants droits, les historiens - car il faut des preuves historiques, et enfin les politiques.
2° Accentuer la promotion de l’art africain au sein même de l’Afrique par des actions de formation de la jeunesse d’une part et par le biais des fondations et festivals d’autre part. L’africain, la jeunesse africaine doit s’approprier son art. La transmission de savoir-faire dans les écoles d’art en Afrique, la multiplication de ces écoles, l’entrée en scène des gouvernants sur cette question (financement des formations, organisation des festivals, subventions des artistes…) sont autant de pierres indispensables à la construction de cette édifice. Aujourd’hui très peu d’africains connaissent l’étendue de la richesse culturelle léguée par leurs ancêtres. Cette connaissance passera par la Formation et l’Education.
3° Garder une pression sur les Etats pour qu’ils parlent d’une même voix dans les concerts internationaux afin d’obtenir un jour « le Retour des œuvres africaines ». L’engagement des Etats africains sera plus solide et crédible si les Etats accompagnent ces efforts par la construction et la conservation de musées dédiés. Contrairement à certains, nous pensons que les œuvres doivent repartir dans les lieux géographiques qui les ont vu naitre. Il y’a autour de ces œuvres tout un éco système qui explique parfois les couleurs, les outils, les techniques et les propos de l’artiste. Ce serait dommage de s’en priver totalement en délocalisant de façon définitive les œuvres dans les grands musées occidentaux (ex British Museum, Quai Branly…)
En outre, remettre ces Œuvres en Afrique permettra de développer le tourisme culturel dont ces pays ont économiquement bien besoin. A noter comme un souffle qui confirme notre aspiration : la dernière déclaration de Macron à Ouagadougou, le 28 /11/2017 va dans le sens de la restitution.

 

Christian Kader KEITA,  Secrétaire Général du RICE, MBA Finances et Management, Concordia (Canada),
Chef d’Entreprises,
Directeur Associé chez AVUTANN - Cabinet de Conseil en Organisation Stratégie et Management.